Si c’est un homme de Primo Levi

 

Poème liminaire Si c’est un homme de Primo Levi

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis

Considérez si c’est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N’oubliez pas que cela fut,

Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

 

  1. Qui est Primo Levi ? Quels renseignements peux-tu trouver à son sujet ?
  2. Qui désigne « Vous » ?
  3. Comment décrit-il la vie d’un homme ordinaire ?
  4. De qui parle-t-il dans les vers 6 à 9 ?
  5. De qui parle-t-il dans les vers 10 à 14 ?
  6. En quoi ce poème peut-il nous aider à expliquer le titre de l’œuvre ?
  7. Quels devoirs l’auteur impose-t-il à ses lecteurs aux lignes 15 à 20 ?
  8. Par quel pronom l’auteur évoque-t-il la déportation ? Pourquoi, selon vous, ne la nomme-t-il pas ?
  9. Comment comprends-tu les lignes 21 à 23 ?
  10. Quel effet ce poème est-il destiné à produire chez les destinataires ?

 

I° Présentation de l’œuvre.

Il s’agit du poème au début du livre homonyme, un récit autobiographique sur la détention au camp d’Auschwitz.

Primo Levi (1919-1987) est issu d’une famille juive piémontaise. De 1925 à 1937, il fait des études scientifiques à Turin. et mort dans la même ville en 1987. Chimiste de formation, il s’engage dans la Résistance. Fait prisonnier à ce titre avec plusieurs compagnons du même groupe, le 22 février 1944, il est déporté à Auschwitz avec 650 autres juifs italiens. Ils ne seront que 20 à en revenir. Son destin semble tout tracé. Il n’a survécu que grâce à la débâcle allemande face à l’arrivée de l’armée rouge. Ce sont les Russes qui libèrent le camp. Primo Lévi écrit ce récit en 1947. Si c’est un homme, paru en 1947, est l’un des tout premiers témoignages sur l’horreur d’Auschwitz. Ce récit autobiographique est précédé d’une préface et d’un poème. Dix ans après sa parution, Si c’est un homme est mondialement reconnu comme un chef-d’œuvre.

Primo Levi a publié d’autres romans ou essais, dont La Trêve (1963), Maintenant ou jamais (1983) et Les Naufragés et les Rescapés (1986).

II° Analyse.

le titre du poème : Il s’agit du même titre que celui de l’ensemble du témoignage. On peut donc supposer qu’il rassemble l’ensemble des thèmes dont le livre va témoigner.

Il s’agit d’une traduction de l’italien, que le traducteur restitue en vers libres (pas de rimes, pas de rythme régulier). La traduction est cependant rythmée par des répétitions et particulièrement des anaphores (répétition en tête de vers), qui structurent le poème.

On peut presque dresser un plan du texte en s’appuyant sur les répétitions :

V1-4 : « Vous qui… », répété deux fois = l’adresse au lecteur

V5-9 : « Considérez si c’est un homme » suivi de « Que/Qui » = l’homme déporté

V10-14 : « Considérez si c’est une femme » = la femme déportée

V.15-23 : « N’oubliez pas que cela fut/ Non, ne l’oubliez pas / gravez / pensez / répétez » = l’injonction au souvenir qui s’achève sur la malédiction finale.

En détail :

  1. Le poème commence par nous interpeller : « Vous qui… » au vers 1 et répété au vers 3.

La situation du lecteur est caractérisée par un bonheur simple, presque évident : la quiétude, la chaleur, un toit qui protège, un repas et des amis. Peut-être un bonheur dont le lecteur ignore le prix car lui n’a pas souffert. Ce sont les premiers éléments de déshumanisation que Primo Levi souligne d’ailleurs dans son témoignage : l’inquiétude permanente, le froid, la faim et la peur d’être trahi, d’être tué…

  1. Ensuite le poème présente la situation de l’homme déporté, que Primo Lévi va développer dans son témoignage. On peut commenter ici l’opposition entre le réseau lexical des quatre premiers vers :

– « quiétude »/ « ne connait pas le repos », « meurt pour un oui ou un non »

– « la table mise » / « se bat pour un quignon de pain »

  1. Ensuite Primo Lévi évoque le sort des femmes déportées. On peut noter un léger effet de lyrisme. Il présente la déportation des femmes comme encore plus atroce que celle qu’il a vécu. Les vers souligne la perte de l’identité et de la féminité : le nom et les cheveux, le regard et le sein (car les détenues étaient rasées à l’arrivée au lager).

On note ici le caractère dérisoire de la comparaison « comme une grenouille en hiver ». On pourra se demander (avec des poètes comme Paul Ceylan par exemple) si on peut encore écrire de la poésie lyrique après Auschwitz.

  1. Le poème s’achève sur une injonction au souvenir. Cette injonction reprend le texte de la prière centrale du judaïsme.

III° Importance de cette œuvre.

Ce texte est le premier témoignage sur les camps d’extermination. Il a été suivi par d’autres œuvres comme Nuit et brouillard

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